Les Wu 巫 : Quand le Chamanisme rencontre le Taoïsme. Partie 1 : Du paléolithique chinois à la dynastie des Han
1°/ Introduction :
Nous sommes en 1046 av. J.-C. Vous êtes vêtu d’une somptueuse soie colorée, tissée de vert, rouge, jaune doré, blanc argenté et bleu. Vous portez un pendentif en jade, il vous protège des esprits maléfiques, sculpté en forme de dragon, un emblème qui remonte à 8000 av. J.-C., dans la Chine néolithique.
Vous portez une coiffe de plumes, de bronze et de coquillages cauris, marqueurs de votre fonction. Vous avez des chaussures brodées, signe que vous appartenez à l’élite. Vous tenez un os de mouton au-dessus des flammes d’un bûcher.
La puissance des dieux réside dans la flamme. Le feu est le medium à travers lequel les dieux et les humains s’échangent des informations. C’est un canal d’interaction et d’échange.
C’est pourquoi nous brûlons de l’encens, pourquoi nous brûlons des offrandes. La fumée monte vers les cieux. Le feu est clairement un pont entre les mondes.
Quand les dieux vous murmurent que c’est prêt, vous retirez cet os du feu et vous le frappez avec une pointe de fer. L’os se fissure pour former des lignes, comme des ruisseaux et des rivières. Vous lisez ces lignes, car vous êtes un chaman.
« Nous recevrons une abondante récolte de millet », dites-vous, formulé comme une charge divinatoire, une façon de sceller toute la force et l’effet de cette lecture favorable. Vous consultez également les tiges célestes pour déterminer le moment propice. Vous lisez les étoiles en même temps que les os.
Si la divination était négative, vous invoqueriez la Mère Orientale et la Mère Occidentale, les quatre esprits gardiens, et tous les grands chamans de votre lignée ancestrale, dont vous avez hérité ce pouvoir, ce devoir, cet appel à être le Wu en chef de votre clan.
C’est ce monde néolithique du Wu qui est notre point de départ.
2°/ La géographie des origines
C’est le fleuve Jaune d’où l’expression Berceau de la Civilisation est au cœur de cette histoire. Le célèbre carré magique Luo Shu, selon la tradition, trouve son origine dans la rivière Luo, un affluent du fleuve Jaune. Il aurait été révélé au roi chamanique Yu le Grand pendant la dynastie Xia, symbolisant la maîtrise de la Grande Ourse, de l’espace, du temps, de l’astrologie et de la géomancie.

Des poteries datées entre 5000 et 3000 av. J.-C. montrent les plus anciens symboles à l’origine du caractère Wu. Ces symboles marquent les quatre directions et sont associés à la Grande Ourse donc à la fois l’espace et le temps.
Le sens du mot Wu 巫
En résumé, le terme Wu est un terme assez générique qui a, historiquement, recouvert beaucoup de domaines : devin, astrologue, médium spirituel, médecin, scribe, érudit, historien, clerc, voire guerrier, quelqu’un avec le charisme et le sens politique pour être roi ou chef.
En ce sens le terme Wu regroupe tous ces rôles sociaux et professionnels sous ce terme, et peut donc s’apparenter au terme chaman issu du toungouse, dialecte de Sibérie qui signifie celui qui sait ou celui qui s’agite, en référence à la danse et à la transe.
Un dictionnaire du 1er siècle définit le Wu comme « celui dont les incantations détiennent le pouvoir ». Les femmes Wu ont un don particulier pour détecter l’invisible. Elles invoquent les esprits par la danse.
Le pouvoir de l’incantation et de l’écriture
Le mot chinois Zhu (incantation) désigne non seulement les formules rituelles, mais aussi la force créatrice et sustentratrice de l’univers canalisée à travers les mots, la vérité et la raison.
Un second caractère Wu, prononcé de la même façon, désigne spécifiquement les paroles magiques prononcées par le chaman : les mots et le son qui stockent, transmettent et traitent le pouvoir. L’écriture elle-même est un acte magique :
- Les inscriptions sur os d’oracle scellaient la puissance de la divination
- Les mots sont des vaisseaux pour l’énergie divine ou cosmique
- Les inscriptions servent de conduits entre le monde humain et le monde des esprits
- Les talismans Fu du Taoïsme reposent exactement sur ce même principe chamanique
Le Wu comme premier médecin
Le caractère Yi (médecin) s’écrivait autrefois avec la racine Wu en bas, signifiant que les premiers médecins et pharmacologues des civilisations du fleuve Jaune étaient des chamans.
Wu Peng est l’ancêtre primordial de tous les médecins. C’était l’un des dix chamans chinois.
3°/ Les dix Wu, figures mythiques et archétipales :
Le Classique des Montagnes et des Mers (4e siècle av. J.-C.) décrit les dix Wu, les dix chamans primordiaux, qui représentent les rôles et responsabilités clés du chaman :
- Assurer la prospérité
- Avoir des visions et voir au-delà du visible
- Protéger et défendre
- Être la boussole morale du peuple
- Maintenir l’équilibre cosmique
- Accomplir les rites funèbres
- Recevoir les révélations divines
- Être un canal divin
- Posséder le don de guérison
- Accomplir les rites cérémoniels pour vénérer dieux et ancêtres
Voici le passage du Classique des Montagnes et des Mers (山海经, Shān Hǎi Jīng) décrivant les dix Wu, tiré du chapitre Dà Huāng Xī Jīng « Classique des Grandes Étendues de l’Ouest » (大荒西经) :
Texte original
有灵山,巫咸、巫即、巫朌、巫彭、巫姑、巫真、巫礼、巫抵、巫谢、巫罗十巫,从此升降,百药爰在。
Traduction française
« Il existe une montagne appelée Líng Shān (la Montagne Sacrée). Les dix chamans Wū Xián, Wū Jí, Wū Bān, Wū Péng, Wū Gū, Wū Zhēn, Wū Lǐ, Wū Dǐ, Wū Xiè et Wū Luó montent et descendent depuis ce lieu. C’est là que se trouvent les cent plantes médicinales. »
Les dix chamans de la Montagne Sacrée sont tous des êtres capables de monter au ciel et de descendre aux enfers pour communiquer avec les esprits et les divinités, et beaucoup exercent également la médecine. Voici un portrait détaillé de chacun des dix Wu, avec leurs domaines d’action et les sources anciennes qui les mentionnent :
1. 巫咸 Wū Xián : Le Chef des chamans
Wū Xián est le chef incontesté des dix Wu. C’est la figure la plus attestée dans les textes anciens, à tel point que plusieurs rôles et plusieurs époques lui sont attribués.
Divinateur & astrologue : Le Shìběn note que «Wū Xián inventa le shì», la divination par les tiges d’achillée et selon le Guīcáng, il pratiqua cet art pour l’Empereur Jaune lors de la bataille de Zhuolu contre l’Empereur Yan.
Médecin impérial : D’après le Shìběn annoté par Song Chong, Wū Xián était un conseiller de l’Empereur Yao, «utilisant ses grands arts pour servir de médecin à l’Empereur Yao, capable de prolonger le bonheur des hommes et de guérir leurs maladies, au point que lorsqu’il bénissait un arbre, cet arbre dépérissait, et lorsqu’il bénissait un oiseau, l’oiseau tombait».
Maître du sel & conseiller royal : Le terme «咸» désignait le sel dans l’Antiquité ; Wū Xián exploita les ressources en saumure de la région de Wūxī, et fut placé dans cette région par l’Empereur Yao pour ses mérites exceptionnels, rendant l’économie du pays de Wūxián très prospère.
Inventions multiples : La tradition populaire lui attribue l’invention du tambour et des premières mesures des étoiles fixes, ce qui le place parmi les premiers astronomes de Chine.
2. 巫即 Wū Jí : Le Maître de la divination
Wū Jí est le second des dix Wu. Le Cíyuán explique le caractère «即» comme «prendre place, s’installer». Lors des grandes affaires du clan, c’était lui qui «prenait place» (jí xí, 即席) pour présider les séances de divination par la tortue et les tiges d’achillée. Il était donc le spécialiste des consultations oraculaires pour les décisions importantes de la communauté.
3. 巫朌 Wū Bān : L’Ancêtre du peuple Bā
Wū Bān, appelé aussi 巫凡 dans les Six Wu du Classique de l’Intérieur de l’Ouest, car les caractères «朌» et «凡» étaient phonétiquement proches dans l’Antiquité.
Wū Bān joua un rôle déterminant dans le développement de l’industrie du sel, contribuant à la prospérité de sa tribu. Le Classique des Grandes Étendues du Sud décrit le peuple Wū Zhì (巫臷) portant le nom de clan «朌», se nourrissant de céréales, vivant dans l’abondance sans avoir besoin de filer ni de cultiver, entourés d’oiseaux qui chantaient et dansaient d’eux-mêmes, témoignage de la richesse apportée par le commerce du sel.
4. 巫彭 Wū Péng : Le Père de la médecine
C’est l’une des figures les plus importantes des dix Wu sur le plan médical.
Le Shuōwén Jiězì (Dictionnaire étymologique) définit «médecin» (医) ainsi : «Autrefois, Wū Péng créa la médecine.» Et le commentaire de Duan Yucai précise, d’après le Shìběn : «Wū Péng fut le premier à pratiquer l’art de soigner les maladies.» Le Lǚshì Chūnqiū confirme également cette affirmation.
Wū Péng était un arrière-petit-fils de Zhuanxu. Il récoltait les cent plantes médicinales sur la Montagne Sacrée, étudiait les propriétés et les effets des remèdes, les symptômes et les techniques médicales, et inventa les arts du dǎoyǐn tǔnà, la respiration guidée et les exercices énergétiques qui sont à l’origine du Qigong.
Parce que 巫彭 (médecin) et 巫咸 (chaman-divinateur) représentaient chacun l’une des deux grandes fonctions du Wu, Qu Yuan dans les Chuci les associe fréquemment sous la paire «彭咸» (Péng-Xián).
5. 巫姑 Wū Gū : La Chamane des eaux et de la vie
Wū Gū est la seule femme parmi les dix Wu, et la déesse des eaux salées de Wūxī.
Elle aida Yu le Grand à maîtriser les inondations sur la montagne Wū, et avec les autres chamans guida le peuple dans la fabrication du sel, la cueillette des plantes médicinales et la préparation des élixirs. Elle mourut sans s’être jamais mariée. Après sa mort, on l’enterra sur le versant sud de la montagne Wū, et sur ce lieu poussa une herbe appelée ruì, une sorte de ganoderme, considéré comme un remède d’immortalité.
Le poète Song Yu la décrivit dans son Ode à la Déesse comme une beauté sans égale.
6. 巫真 Wū Zhēn : Le Chaman de la vérité
Wū Zhēn est l’un des Wu les moins documentés dans les sources anciennes. Son nom «真» (zhēn) signifie «authentique, vrai, pur». Il est associé à la transmission sincère des volontés divines et à la pratique de la vérité dans les rites. Certains érudits l’identifient comme l’ancêtre du clan Zhèng (郑氏).
7. 巫礼 Wū Lǐ : Le Maître des rites
D’après le philologue Hao Yixing dans son Shānhǎijīng Jiānshū, Wū Lǐ dans les «Dix Wu» correspond à 巫履 dans les «Six Wu». Le Shuōwén Jiězì définit «礼» comme «履, accomplir» : c’est ce par quoi on vénère les esprits et attire les bénédictions. Sa fonction principale concernait les cérémonies et rites sacrés au sein de la religion chamanique.
On dit que Wū Lǐ était invité par le peuple de Wòmín (沃民国) au nord de sa demeure pour présider leurs cérémonies sacrificielles. Sa dévotion sans faille et la piété sincère de ce peuple touchèrent le Ciel, qui leur accorda pluie abondante, terres fertiles, végétation luxuriante et harmonie entre les êtres.
8. 巫抵 Wū Dǐ : Le Médecin-astronome
Wū Dǐ était un grand médecin de la haute Antiquité. On lui attribue une maîtrise de l’astrologie et l’invention de la divination par les tiges d’achillée, ce qui en fait un représentant éminent du pouvoir théocratique. Il soignait les maladies par des méthodes rituelles, illustrant la fusion de la magie et de la médecine en une seule et même pratique.
Il figure également parmi les Six Wu du Classique de l’Intérieur de l’Ouest, aux côtés de Wū Péng, gardant le corps du dieu Yǎyǔ avec des remèdes d’immortalité.
9. 巫谢 Wū Xiè : Le Maître des louanges et du destin
Selon Hao Yixing, «谢» et «相» sont deux prononciations d’un même mot 巫谢 des «Dix Wu» correspond donc à 巫相 des «Six Wu». Le caractère «相» signifie «observer, choisir, célébrer par des louanges rituelles». Wū Xiè était ainsi le spécialiste des divinations et des louanges cérémonielles.
Il est également rattaché au clan «相氏», l’une des cinq familles du peuple de Lǐnjūn (廪君) dans la civilisation Ba.
10. 巫罗 Wū Luó : L’Ancêtre des Luó
Le Shìběn · Shìzú précise : «Les Luó (罗) sont du clan Xióng (熊), une branche des descendants de Zhùróng.» Wū Luó est ainsi le moins documenté des dix Wu dans les textes classiques, mais il est considéré comme l’ancêtre mythique du peuple Luó, qui joua un rôle important dans les civilisations du sud de la Chine.
Synthèse : les grandes fonctions des dix Wu
Les dix Wu de la Montagne Sacrée sont à la fois capables de monter au ciel et de descendre sur terre pour communiquer avec les esprits, et beaucoup d’entre eux maîtrisent également la médecine. Leurs compétences se répartissent ainsi :
| Domaine | Wu concernés |
|---|---|
| Médecine & pharmacopée | 巫彭, 巫咸, 巫抵 |
| Divination & astrologie | 巫咸, 巫即, 巫抵, 巫谢 |
| Rites & cérémonies | 巫礼 |
| Sel & économie | 巫咸, 巫朌, 巫姑 |
| Ascension céleste & médiation | Tous |
| Gouvernance & conseil royal | 巫咸 |
| Remèdes d’immortalité | 巫彭, 巫姑 |
Dans l’Antiquité, la maîtrise de la pharmacopée était une compétence fondamentale du chaman, quiconque ne connaissait pas la médecine n’avait pas le droit d’être Wu. C’est pourquoi les caractères «靈» (esprit-intelligence) et «醫» (médecin) sont tous deux des extensions graphiques du caractère «巫».
Selon le savant Yuan Ke, l’expression « monter et descendre depuis ce lieu » signifie que les chamans empruntent la Montagne Sacrée comme échelle cosmique pour s’élever jusqu’au ciel, transmettre les ordres divins et faire remonter les aspirations humaines.
Les anciennes fonctions du chaman étaient principalement au nombre de deux : servir les esprits et les divinités (divination, prières, sacrifices, chants et danses pour accueillir les dieux), et soigner les maladies et conjurer les calamités.
C’est en travaillant avec le carré magique Luo Shu que l’on maîtrise ces archétypes pour incarner pleinement l’état transcendant du chaman.
L’incantation dans le Canon Interne de l’Empereur Jaune
L’Empereur Jaune demande à son maître Qi Bo : « Pourquoi les chamans utilisent-ils des incantations dans leurs rites ? »
Qi Bo répond : « Les chamans anciens pouvaient tracer l’origine de la maladie avec le son, et ainsi les incantations peuvent guérir. »
Le son comme medium pour harmoniser l’invisible est central à la pratique de guérison. Les vibrations sonores peuvent traverser l’air, l’eau et les objets solides. C’est pourquoi les récitations chantées et les incantations sont au cœur du chamanisme chinois historique, de la magie rituelle taoïste, et du bouddhisme ésotérique.
La suite dans un prochain article. Bon Qi à vous.
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