Les Wu 巫 : Quand le Chamanisme rencontre le Taoïsme. Partie 2 : De la dynastie des Han à nos jours

Publié le dans : La Voie Chamanique La Voie du Dao

L’évolution sous l’Empire : du chamanisme au Taoïsme

Dynastie Han (206 av. J.-C. – 220 apr. J.-C.) :
Au début de la dynastie Han, les chamans Wu occupaient des rôles importants dans les rituels de cour. Mais lorsque l’Empereur Wu promut le confucianisme, avec sa maxime « si l’on ne peut servir les hommes, comment servir les fantômes ? », le chamanisme fut relégué aux pratiques populaires et locales.
Le Taoïsme, en revanche, bénéficia du patronage impérial et se développa en deux branches :

  • Une philosophie d’élite intégrée à la gouvernance
  • Des pratiques occultes associées aux sociétés secrètes et aux rebelles cherchant à renverser la dynasty Han

Dynasties Jin, Sui, Tang : Le chamanisme devient de plus en plus fragmenté et localisé, intégré à la religion populaire chinoise. Le Taoïsme devient religion d’État sous les Tang, dont la famille royale revendique une descendance de Laozi. L’alchimie intérieure, qui absorbe les pratiques chamaniques historiques, gagne en importance.

Système de classes confucéen :
La société est divisée en quatre classes : les lettrés, les agriculteurs, les artisans et les marchands. Ironiquement, les chamans qui détenaient le statut le plus élevé sous les Shang sont désormais relégués au bas de l’échelle, tandis que leurs anciens rôles (scribe, érudit, médecin) sont récupérés par l’aristocratie taoïste sous le nom d’alchimie.

La Grande Ourse : fil conducteur éternel

Un élément particulièrement révélateur de la continuité entre chamanisme et Taoïsme est l’importance durable de la Grande Ourse et, par implication, de l’Étoile Polaire, ainsi que la carte spirituelle de l’univers sous forme de grille à neuf secteurs.

La Grande Ourse est perçue comme un portail céleste reliant le monde physique aux royaumes spirituels et divins, un fil rouge ininterrompu sur plus de 3 000 ans d’histoire spirituelle chinoise.

La Grande Ourse : portail entre les mondes

Au 13e siècle, sous la dynastie Yuan, le Tengrisme mongol, une tradition chamanique, est institutionnalisé comme religion d’État et désigné par le terme Wu. C’est la première fois que la Chine est gouvernée par une ethnie non Han.
Le Taoïsme subit une suppression en raison de son association avec les sociétés secrètes rebelles han. Le bouddhisme tibétain est alors favorisé et syncrétisé avec les pratiques spirituelles han.
Au 13e siècle également, le chamanisme Wu, le Taoïsme et le bouddhisme fusionnent.

Il existe une pratique taoïste particulièrement significative qui permet de retracer l’évolution des pratiques chamaniques Wu et leur absorption dans la magie taoïste : l’importance durable de la Grande Ourse, de l’Étoile Polaire, et de la carte spirituelle de l’univers sous forme de grille à neuf secteurs.

La Grande Ourse est perçue comme un portail céleste reliant le monde physique aux royaumes spirituels et divins. Quand le manche de la Grande Ourse pointe vers l’est, dans l’hémisphère nord, c’est le printemps. Vers le sud, c’est l’été. Vers l’ouest, c’est l’automne. Vers le nord, c’est l’hiver. En spiralant à travers les quatre saisons, elle forme un cercle à partir du carré des quatre directions.

Ce symbole, l’une des plus anciennes formes du caractère Wu est un motif récurrent dans la poterie néolithique chinoise, emblème du changement, des cycles de la nature, du temps, de l’espace et des saisons.

La Grande Ourse était le guide du voyage de l’âme, et ses constellations une carte pour naviguer dans le cosmos. Le Nord, là où se trouve la Grande Ourse, est la porte vers le monde souterrain et vers le Ciel. La Grande Ourse, le Nord Vrai, est un portail liminaire pour voyager vers d’autres royaumes.

Ce qui a été transmis des chamans Wu historiques aux mystiques taoïstes est cette croyance :
Chaque royaume spirituel et astral possède son propre équivalent de la Grande Ourse au Nord.
Que vous soyez dans un Monde Supérieur ou un Monde Inférieur, vous pouvez chercher la Grande Ourse pour trouver le Nord Vrai, connaître les Quatre Directions, localiser les Quatre Gardiens, et vous repérer dans ce plan spirituel.

Les rituels de pas : de Yu le Grand au Taoïsme

Le penseur Han Yang Xiong écrit dans ses commentaires politiques Fa Yan : « Les ancêtres de Yu le Grand ont maîtrisé le contrôle de l’eau et de la terre, c’est-à-dire tous les événements de la nature grâce au Rituel de Pas des chamans Wu. »

Yu le Grand est un roi chamanique légendaire qui, selon la tradition, effectua un rituel de pas lors des Grandes Inondations, sur les rives de la rivière Luo, cherchant une guidance divine. Ce rituel est connu sous le nom des Pas de Yu. Son rituel invoque une déesse qui envoie une tortue magique dont la carapace porte le carré magique Luo Shu, une grille 3×3 symbolisant l’équilibre et l’harmonie cosmiques.

La déesse de la rivière Luo révèle ainsi une calculatrice sacrée permettant à Yu le Grand de dompter les Grandes Inondations, et aux humains de rectifier les déséquilibres, cultiver l’harmonie et comprendre les Grands Mystères.

Ce carré Luo Shu à neuf secteurs, superposé aux Ba Gua (huit trigrammes), révèle prétendument les secrets de l’univers. Il n’existe pratiquement aucun aspect de la magie taoïste qui ne fasse pas appel à ce principe ésotérique.

L’un des plus anciens enregistrements de ces rituels de pas chamaniques est issu de la dynastie Zhou : les Rites du Dragon d’Hiver, de l’ancienne religion appelée Tianisme, vénérant le dieu céleste Shang Di et les dieux de la Grande Ourse. Le chaman Wu effectuait ce rite face au nord, face à la Grande Ourse, pendant six jours consécutifs, vêtu de noir, sur une plateforme marquée de quatre portes correspondant aux quatre directions, avec deux types de vin rituels servis.

L’évolution de ce rituel de pas à travers les dynasties est remarquable :

  • Shang : les chamans Wu imitent les Pas de Yu
  • Zhou : comptes rendus des Rites du Dragon d’Hiver
  • Han : renaissance du Tianisme, popularisation du rituel de la Grande Ourse dans le Taoïsme
  • Jin (266-420 apr. J.-C.) : le rituel des Pas de Yu est décrit comme « le rituel pour emmener Yu dans l’Abîsse », les neuf royaumes astraux
  • Song : système bien établi de magie rituelle basé sur les Neuf Palais du Luo Shu, avec des grimoires taoïstes décrivant comment les pas, combinés aux incantations, ouvrent des portails vers d’autres royaumes.

Le terme « Rites du Dragon d’Hiver » désigne un ensemble de pratiques rituelles anciennes. Ce n’est pas le titre officiel d’un texte classique chinois unique. Il s’agit en réalité d’une constellation de pratiques documentées dans plusieurs textes de la dynastie Zhou.

Le texte source : le Livre des Rites (Zhou) :
C’est dans ce texte que l’on trouve les descriptions des rites saisonniers hivernaux. Le Livre des Rites. Ordonnances mensuelles est l’une des premières sources à documenter les rites saisonniers de la dynastie Zhou, stipulant par exemple que le Fils du Ciel menait personnellement les grands officiels pour « accueillir l’hiver dans les faubourgs nord » lors du début de l’hiver.

Le texte source complémentaire : les Rites des Zhou :
Ce texte, dont l’une des sections est intitulée Office de l’Hiver (冬官考工記, Dōngguān Kǎogōngjì), couvre les arts, l’artisanat et les manufactures, et constitue l’une des références classiques confucéennes dites « Trois Rites ».

La Jouvencelle de Jade traversant le Grand Fleuve

Voici un exemple de rituel de pas dans la famille des rituels de la Grande Ourse : la Jouvencelle de Jade traversant le Grand Fleuve.

Les Jouvencelles de Jade sont les servantes de la Dame des Neuf Cieux. Le fleuve symbolise la carte spirituelle des Neuf Palais. En marchant à travers les Neuf Palais, vous puisez le Qi des Huit Trigrammes, et à chaque pas, votre esprit se déplace d’une vision à l’autre, correspondant aux huit trigrammes.

Ce rituel recrée le voyage céleste des Jouvencelles de Jade, des messagères divines et psychopompes qui vous guident à travers le Fleuve du Monde Inférieur, suggérant un passage entre les dimensions. L’objectif est de rencontrer la Dame Mystérieuse des Neuf Cieux, afin qu’elle vous accorde des enseignements mystiques, des aptitudes martiales et une sagesse divine vous dotant du pouvoir de briser toute barrière.

L’astrologie à cinq étoiles

La divination Wu Xian à cinq étoiles est antérieure à 246 av. J.-C. Elle suit un système sidéral centré sur cinq planètes : Mercure, Mars, Vénus, Jupiter et Saturne.

  • L’aspect Yin de chaque planète est lu en triangulant sa position avec la Lune
  • L’aspect Yang est lu en triangulant avec le Soleil
  • Au lieu de la roue à douze maisons de l’astrologie occidentale, ce système utilise une grille à neuf secteurs

Cette même grille est la base du YiJing, de la géomancie chinoise et du Feng Shui. On regarde le ciel et on y projette une grille à neuf secteurs, puis on y place les cinq planètes.

Les nombres 1 à 9, à travers leurs vibrations encodées, peuvent influencer les champs énergétiques de la même façon que les signaux électriques et les ondes sonores influencent le monde matériel.

Le Feng Shui : héritage chamanique

Le Feng Shui repose sur la même grille des Neuf Palais. Le flux du Qi du sud-est au nord-ouest détermine la santé et le bien-être. Celui du nord-est au sud-ouest détermine la réussite financière.

La règle intuitive du Feng Shui : ce que le flux de Qi traverse modifie ses propriétés. Si le Qi traverse du désordre et des déchets, il devient néfaste. Si le Qi touche des talismans et des objets chargés de magie, il devient bénéfique. Ce sont des principes chamaniques très anciens, appliqués aujourd’hui dans le Feng Shui et la magie moderne.

Le calendrier des Tiges et Branches

Dès le 11e siècle av. J.-C., le système calendaire des Dix Tiges Célestes et Douze Branches Terrestres, Tian Gan Di Zhi, est attesté archéologiquement. Ce calendrier lunaire-solaire de 60 points, 5 cycles de 12, 6 cycles de 10, était utilisé par les chamans des dynasties Shang et Zhou pour l’astrologie, la divination et tous les aspects de la gouvernance.

Ce même système est aujourd’hui le fondement de la magie rituelle taoïste. Les 12 Branches Terrestres correspondent aux 12 animaux du Zodiaque chinois, basés sur les observations du cycle de Jupiter (12 ans). L’étude des 10 Tiges et 12 Branches, appelée Ba Zi ou les Quatre Piliers du Destin, intégrée au YiJing, confère une compréhension de tous les grands systèmes de divination chinois, vietnamiens, coréens et japonais.

Le Panthéon des dieux : de l’os d’oracle au Taoïsme

L’archéologue Chen Mengjia, autorité reconnue sur les os d’oracle, a identifié huit divinités clés dans le panthéon chinois ancien :

  • Un Dieu du Ciel
  • Une Déesse de la Terre
  • Une Divinité du Soleil
  • Une Déesse de la Lune/Rivière
  • Une Mère de l’Est et une Mère de l’Ouest
  • Un Dieu de la Montagne
  • Un Dieu du Vent

Ces divinités correspondent aux Ba Gua (Ciel, Terre, Feu, Eau, Tonnerre, Lac, Vent, Montagne) et aux marqueurs saisonniers, solstices, équinoxes et débuts des saisons.

La Dame des Neuf Cieux

Des textes datés de 400 av. J.-C. décrivent une Déesse de la rivière Luo, plus tard syncrétisée avec Tai Xuan Nu la Dame des Grands Mystères. Veuve jeune, elle se consacra à la cultivation taoïste et à l’art du jade, atteignant le pouvoir d’influencer royaumes et gouvernements, et possédait un bâton magique qui, frappé contre les rochers, ouvrait des portails vers d’autres mondes.

Cette figure est documentée par le célèbre alchimiste Ge Hong dans ses Légendes des Immortels. La Déesse de la rivière Luo, révélatrice du carré Lo Shu, devient ainsi Jiu Tian Xuan Nu, la Dame des Neuf Cieux, déesse taoïste associée à l’ésotérisme, la divination, l’astrologie et l’alchimie intérieure. Elle est la neuvième, la synthèse des huit dieux primordiaux de la nature et représente l’héritage du chamanisme Wu.

Conclusion : une généalogie spirituelle de 3 000 ans

Revenons à la séquence d’ouverture pour en annoter les détails :

  • 1046 av. J.-C. : chute de la dynastie Shang, avènement des Zhou, révélation du YiJing au roi Wen
  • Les cinq couleurs des robes rituelles représentent les cinq phases élémentaires : bois, feu, terre, métal, eau
  • Le jade était un matériau sacré pour les chamans Wu, toujours réputé protecteur aujourd’hui
  • Les coquillages cauris étaient monnaie d’échange et talismans de protection sous les Shang
  • Les chaussures brodées (chaussures de nuages) sont encore portées par les prêtres taoïstes lors des rituels de la Grande Ourse
  • Le feu était le pont entre le monde terrestre et le Ciel, mais aussi vers le monde souterrain symbole de l’âme, de l’esprit ancestral et de purification rituelle
  • La divination sur os évolua vers les décrets et pétitions des talismans Fu taoïstes
  • La Mère de l’Ouest des os d’oracle devint la Reine Mère de l’Ouest taoïste
  • Les quatre esprits gardiens des Zhou furent absorbés dans la magie cérémonielle taoïste

Nous avons ainsi retracé une lignée ininterrompue, une généalogie spirituelle de plus de 3000 ans des os d’oracle de la dynastie Shang et de Wu Xian, l’ancêtre de tous les chamans Wu, jusqu’à la magie et la médiumnité taoïstes de l’ère moderne.

La façon dont les chamans chinois traquaient le temps et lisaient les constellations il y a 3 000 ans est exactement celle utilisée par les magiciens cérémoniels taoïstes aujourd’hui. La chorégraphie céleste du rituel de pas de la Grande Ourse est à la fois un vestige de l’ancien chamanisme chinois et une tradition vivante de l’occultisme taoïste.

Le chamanisme est le cœur battant de la magie taoïste contemporaine en constante évolution avec les époques, les paysages culturels et les contextes politiques. C’est pourquoi notre texte sacré est le Zhou Yi, Livre des Changements.

Cette modalité de magie chamanique est une tradition éternelle qui appellera les descendants spirituels de Wu Xian, désormais dispersés aux quatre coins du monde, portant des visages différents, des noms de clans différents, chacun incarnant l’un des neuf sous-archétypes ou une combinaison de ceux-ci.

Si vous êtes l’un de ces descendants spirituels de Wu Xian, vous entendrez l’appel. De même que la Déesse de la rivière Luo révéla les mystères à Yu le Grand, la Dame des Neuf Cieux vous révèlera les mystères, si vous les cherchez.

Mon principal objectif en partageant ces articles est de vous encourager à puiser une sagesse universelle dans les traditions chamaniques Wu et taoïstes.
En quoi l’interaction entre ces traditions peut-elle offrir un cadre pour votre propre exploration spirituelle ?
Comment pouvez-vous en extraire les premiers principes et les appliquer à votre chemin spirituel d’aujourd’hui ?

Si vous souhaitez découvrir certaines pratiques issues des Wu, je serai très honoré de vous accompagner sur ce chemin en vous partageant les Nei Gong du Mont Emeï : les 4 Animaux Mythiques, l’Orbite Cosmique chamanique, l’apprentissage du Yi Jing chamanique, etc …
N’hésitez pas à prendre contact.
Bonne exploration à vous et bon Qi

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